16.06.2006
Nuit
Cette chose, là, centrale, qui gonfle, encombre. Puis cette espèce de fatigue latente, plutôt cette espèce de langueur, aboiements des chiens errants, voitures qui filent, centrale de chauffe qui gronde, la poussière de l’usine, les gens fatigués qui vont bien pour la circonstance, l’alcool mauvais qui suinte dans les verres éclatants. Les blocs, dressés comme la collection de boîtes d’allumettes de Tonton Toine, dans la vitrine de sa chambre, à la verticale, à la militaire, debout sous la poussière les images d’Épinal sur petits pliages cartonnés, garde à vous, gris, béton, mortier, gravier, sable, peuplier, mauvaises herbes luxuriantes, bosquets verdoyants, cerisiers rougis d’entre ces blocs de poussière, d’envie, de jalousie, de bien-être, oïkos depostes, faïence, peinture fraîche, salle de bains neuve douche massage double chasse d’eau, propreté clinique, télévision et gaz allumé, parole ininterrompue, la vie en slip, le dévoilement, la promiscuité, fébrilité de l’être, la privauté intense, la famille, le rire, la douceur, l’univers en trente-cinq mètres carrés, une douleur dans la nuque, le voisin qui se meurt, le bébé d’à côté qui pleure, le nombre, le multiple, l’Un, le faux, le quotidien, la vérité, l’être, et avant tout, avant tout, l’Oubli.
Deux blocs plus loin, au neuvième étage, il est là, chemisette à carreaux rouges délavée, le même entrain, le même sourire, la même joie, la vie, le souffle, suflet, la ferveur surtout. Il raconte. Paisiblement. Il a saboté tel ceci, il a brûlé tel cela, puis enfin, il a déplacé ceci comme cela, coupé les cables de telle manière que, arraché ceci, mis dans la prise cela pour que ceci prenne feu en même temps que cela, en faisant bien attention que personne ne se trouve là, ceci s’est ainsi écroulé, quinze jours et plus de congés pour ceux là, il rit, un câble coupé équivaut à une journée de travail en réparation, en une nuit on en coupe une quinzaine, je crée de l’emploi dans cette région de putains d’crassouilles mais quand est-ce qu’il vont s’arrêter de fouler la merde, puis donc en tranchant cette voie il … sans fierté quelconque, des faits bruts. Raisonnés, argumentés si l’on veut de l’argument, mais on n’en veut pas en fait vu tout ce qui grouille derrière, y a pas à penser fort bézef… Beaucoup de fond de cul, de la trace de fiente, grippe aviaire, même cirque, même que chez nous, Europe, supermarché, main d’œuvre moins chère, de l’argument, si tu en veux il t’en donne, et dans le bon ordre, imparable, sans la logique de contradiction de bon aloi, mais au fond il sait que ça ne change rien et que c’est peut-être pour cela qu’il agit. On remet une couche de mots. Parce que cela va bien plus loin que le déploiement des supermarchés qui s’installent au centre, l’apparence colorée du monde uniformisé. Pas Europe, mais Amérique, dans ce qu’elle a de plus faux, de plus infantile, dans ce qu’elle a de moins vivant.
On s’accorde pour aller au cimetière ensemble, demain, à l’aube, moins de monde, plus de temps ; le cœur de la ville, comme bien souvent, se loge là où gisent les morts, idée barrésienne, peut-être, peut-être… Sans les implications passionnées, le tralala nationaliste de mise, le nœud papillon et le lyrisme trompette sourcils froncés.
Sur cette page en conserve, on voit bien des cimetières, et encore, on n’en voit bien peu, le disque dur de la machine qui est derrière en contient bien d’autres, et avec les phrases pillées au grès des inscriptions mortuaires, épitaphes, plaques débiles, poèmes superbes, anglais, roumains, français, allemands, en parcelles, lopins, tranchées, bouts, moignons. Il y a tant à noter dans un cimetière, tant à lire. Ouais, y a pas que là, encore bien d’autres organes dans ces labyrinthes de bitume, serait bien con de ne connaître qu’un seul organe, cœur, cerveau, intestin… Cœur de la ville, le cimetière, la ville, pourquoi la vouloir au fond, pourquoi la découper, dessiner, l’écrire, villes passées, présentes, les cimetières, coins oubliés entourés de hautes barrières grises, bout, carré, cercle, rectangle, truc, décagone délaissé, une fleur en la Toussaint, Amen, les pauvres dans tel coin, croix en bois, monument désuet, organisation miniature de la ville à tel moment donné (toujours plusieurs cimetières dans une ville, de différentes époques) mais en crevé, en asticot et poussière, les notables, grandioses stèles, inscriptions pompeuses, mais le même corps réduit en composte, poussent les orchidées fleurs de patate… Le cimetière a un (des) sens, on n’y marche pas n’importe comment. Chaque terre à macchabées a sa propre géographie, sociale, végétale. On entend parler si l’on veut bien prêter l’oreille, sourdre une société passée, trépassée. Dehors le goût du morbide, dehors le romantisme succédané de paganisme, marcher détaché, spectateur, observateur d’un monde récemment mort, le nôtre. Le cimetière s’arpente avec entrain, jardin, forêt, théâtre, maison, couple, couples, bambins, un cœur, le cœur. Et le rire. Cette chose qui disparaît, gisement, mine, trou, le rire. Creuser. Le regard, nu.
Galati. L’usine commence à s’activer, Blom Bolom Blom Blom, comme disait l’écrivain en gilet noir, le soleil se lève, milieu de semaine, l’ouvrier fatigué retourne au turbin sur fond de musique pacpacpac belom blom. Musique qui s’éteint lentement. L’industrie « secondaire » crache ses derniers lambeaux de glaire, la guerre a pris un autre bruit, plus discret, feutré, sac plastique, fibre optique bombe et toujours les glouglous mais au loin, on en voit moins, on n’en voit plus, on oublie, ça tâche moins. Galati se lève, flambante, les minibus dégueulent quelques barbes de trois jours, hommes morts avant l’heure, aux sépultures déjà sans teint, bolom blom pacpacpac, vapeur de cyanure, lente marche vers un beau Metaleurop futur, du plomb saturnisme sol eau riverain écologie écologie, poudre, misère, colère tacite, étouffée. Bolom blom bolom en arrière fond, se déplace vers l’est, l’Est, République Moldave, Ukraine, Biélorussie, Odessa, Tirpasol, Chisinau, et après ? Place au neuf, nouveau, demain, éternel, demain ! Nouveau ! Tac Plac, Blom, Bolom, Placplacplacpacpacpac, le combinat tourne à plein, tubes, acier, licenciements, OPA, syndicats, prime d’été, vacances à la mer, dividendes, profits, fumée rose, lac chaud, rivière souterraine, Galati qui s’enfonce, s’enfonce, toute bouffée, souterrains antiques, courants d’air, tunnels turcs, Dobrogea, inondations, changement climatique, fissure. Le soleil se lève, le type du café internet « spider future » est plié sur sa chaise et dort profondément, pourboire là, sous avec le ticket, une heure de marche jusqu’à la maison, le pain sera chaud, les enfants iront à l’école, dernier jour avant les vacances, pas d’uniforme, les cris, bagarres, sourires, ficelles.

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13.06.2006
Roumanie
Vapeurs de l’usine du fond, le vent qui joue avec les branches de l’abricotier, au bout du trajet du tramway 39 un cimetière juif abandonné, 12 000 tombes enfouies sous les herbes folles, seconde mort des ancêtres de déportés. Autour du cimetière, quelques alcooliques tètent des petites bouteilles en plastique, cognac trois étoiles, vodka polaire, vin naturel, quelques vieux, paumés, survivent dans cette extrême périphérie. Des tziganes tournent, désoeuvrés. Puis retour dans l’antique tramway, le chauffeur en uniforme élimé actionne la manette, le wagon s’ébranle, peu à peu la ville se colore de multiples panneaux de publicités, flanco, aripex, metro, petrom, écrans plats, renault logan toutes options, mac roger et ses hamburgés. Galati se « modernise », grande marche vers le progrès, pizzerias et routes bondées, gonflées de voitures étrangères. Grande foire à tout, les librairies et les cinémas ferment. Les magasins d’état disparaissent, les étals de livres, les bouquineries remplacés par un lieu aseptisé où le papier se vend cher. Modèle européen, impersonnel. Un centre-ville qui évacue ses pauvres, qui s’habille de magasins clinquants et de façades repeintes rose-bonbon, des non-lieux qui font penser aux bords de route de Belgique, du Tennessee, de Louisiane. Le cœur de la ville s’est déplacé ailleurs, vers les quartiers paisibles éloignés du grand hôtel qui surplombe le carrefour central. Il faut marcher un quart d’heure pour commencer à apercevoir les vieilles maisons moldaves, les vieilles gens qui bavardent devant le jardin, musée d’histoire, strada Domneasca, le parfum des tilleuls et du chèvrefeuille en fleur. Bout de campagne oublié à côté du Danube. Marcher, bifurquer vers la gare, l’ancien quartier juif, architecture cubiste, style national, magasin éventré qui laisse entrevoir un escalier Art Nouveau, plus loin la falaise, les monts Macin polis par l’érosion, le fleuve reflète une couleur orangée au coucher du soleil, derrière ces monts des ruines antiques, des villages grecs, lipovènes, arméniens, des histoires et des rites centenaires. La bière noire au fond d’un verre, intenses et interminables conversations, le Danube déborde.
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07.06.2006
Friche
A Frais-Marais, près de Sin-le-Noble (sur la route de Waziers). Débris de vies d'ouvriers.



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06.06.2006
Chasse, pêche, nature, pâté, rillettes, terroir et traditions
Ce texte a scrupuleusement été élaboré selon une méthode très pointue de découpage aléatoire, en 1999, à base de magazines féminins et de la Noix du Vord. Votre marchand vous en propose ici un échantillon gratuit :
"40 robes pour l'enfant unique
Je dors parfois dans le lait de vache
Les muqueuses de matière grasse
On dirait que ce méga moteur est handicapé"

05:05 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
01.06.2006
Fumoir à ail
Elle récita une longue et lente incantation, faisant tourner neuf morceaux de charbons dans un vase propre qu'elle avit empli à moitié d'eau du ruisseau (prendre l'eau dans le sens de sa coulée). Elle espérait ainsi chasser l'esprit du strigoi, étrange fantôme casseur d'os, dont elle avait aperçu l'ombre lumineuse en se rendant à la gare hier nuit. Le ciel se couvrait doucement, le crépuscule apportait avec lui des voix de l'entre-deux monde.

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