31.12.2005

Retour

Le monde visible immanent n’est pas d’emblée une image. L’œil est comparable à l’appareil photographique et la mémoire à la chambre noire où des négatifs attendent d’être développés. La représentation du monde sensible n’est jamais immanente à sa présence effective. La représentation donne l'illusion de remplacer, de combler l’absence de l’objet mental ou réel qui veut être désigné par une forme différée et différente de celui-ci. Ces personnages qui bougent dans mon cahier, mes ancêtres que j’imagine vivant à partir de vieilles photos, ces hommes et femmes modestes et silencieux. Lorsque ces personnages « sortent » de photographies réelles appartenant à l’album de famille, ils sont déjà, en quelque sorte, fictifs. « Spectrum de la photographie, parce que ce mot garde à travers sa racine un rapport au « spectacle » et y ajoute cette chose un peu terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort. » (Barthes)

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30.12.2005

Memphis

Au bord d'une quatre voies, entre le Mac Donuld et le Pizza Hat, Graceland, la maison parc d'attraction du prince du mauvais goût, le roi du rock and roll, du pauvre de Tupello devenu célèbre grâce à sa voix d'ange. C'est 22 dollars l'entrée, si jamais vous voulez voir l'endroit où le King faisait caca le matin, où si vous voulez apercevoir le frigo où abondaient les sandwichs banane-steak-beurre de cacahuète-salade-mayonnaise que le King engouffrait entre deux valiums. On voit l'avion d'Elvis derrière l'infranchissable palissade (à moins de verser l'obole aux charognes gardiennes du temple), si on paie encore plus, paraît qu'on peut voir l'endroit où le King faisait caca, mais dans les airs, pour ce coup là. Donc, Graisse-land, vue de loin, c'est un coin de béton où chantait un pauvre bougre avachi par le succès, symbole d'une culture pop déliquescente.

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Faire demi tour, tourner à droite, après le Popey's Fried Chicken, puis errer avec la voiture dans les suburbs de la ville mythique : des trailers rouillés, des baraquements à moitié mangés par le temps et la vermine, des vagabonds, sac au dos, à peu près à chaque coin de rue, un homme qui dort sur un distributeur de journaux renversé, une femme qui remplit un caddie en fouillant les poubelles. Des friches industrielles en briques rouges surgissent au milieu d'une rue calme et verdoyante, dans laquelle quelques hommes sont affairés derrière un large barbecue. Des gamins tentent de grimper à un arbre, une vieille dame élégante marche lentement, avec un cabas sous le bras. La partie sud de la ville est un mélange de misère, de maisons de guingois, de grands arbres, de mauvaises herbes, de bonhommie, de nonchalance, de rouille et de verre pilé. Alors que dans le nord, sur les bords du Mississippi, s'alignent de grandes et riches maisons bâties sans goût, au devant desquelles des jeunes femmes font leur jogging, avec leur ipode à la main, cette espèce de petite machine à musique qui fait rêver les malheureux.

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Puis le centre, gratte-cieux, vieux et beaux immeubles abandonnés au profit de gras buildings grisâtres modernistes, architecture seventies, moquette marron-crotte, tenture beigeasse sur les murs. Le Docteur s'est fait assassiné là-dedans, dans cette ville bigarrée et moribonde. Quelques usines abandonnées, encore, dans le centre-ville, des bâtisses étonnantes au travers des lignes droites d'immeubles à bureaux. Memphis sous le soleil froid de décembre, ses clubs de blues un brin surfaits, son Sun Record Studio au coin d'une rue, ses briques mal agencées, son charme indéfinissable et sa violence feutrée.

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27.12.2005

En passant

« La pensée de la mort ne nous aide pas à penser la mort, ne nous donne pas la mort comme quelque chose à penser. » Maurice Blanchot

 

L’absence investit ces lieux, parcourus depuis tant de mois, d’un vide, d’un manque. La mort, « ce mot mal unifié, interrogation toujours déplacée » (Blanchot, encore), apparaît dans les interstices du paysage. Le cortège macabre des descendants est là, devant, sous forme spectrale, mais leur parole à peine audible s’écrit à son insu par le chemin qu’a frayé la pensée en cet instant. La mort, cet invérifiable, dont le langage ne peut faire état, n’est pas confinée au silence : elle se meut dans les marges du chemin que l’on piétine sans cesse, dans la mémoire restituée par une parole creuse. La mort se fait entendre sous les bruissements d’un arbre, dans un sourd vacarme. L’absence est comme une rumeur qui parcourt l’horizon lointain aussi bien dans l’apparence des images que dans leur forme imaginée. Il reste alors l’écriture, qui annonce ce qui ne peut avoir lieu, cette négation de la temporalité que seule la mémoire peut faire transparaître en invoquant sa descendance sous une forme picturale. Le travail littéraire trace, avec ses moyens formels singuliers, les contours d’espaces de disparition paradoxaux, des scènes évidées de leur contenu vivant qui rappellent sans cesse les survivances, les marques laissées par des proches morts prématurément. Mais, jamais, elle ne comble. Les mots, comme tant d’impuissants outils.

(court texte écrit (en particulier) pour Konave, en réponse à un vieux commentaire)

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Delta

Il n'y a pas de coins plus déglingués en Occident, à ma connaissance que la partie de l'État du Mississippi qui longe la Big River. Un champ rayé, une baraque pourrie, un autre champ, trois mobil home en ruines (mais habités), le même paysage se répète sur plus de 300 kilomètres. De l'eau, de la boue, des cubes de taule rouillés. Flat land. Les bords de la highway 61 me font penser aux plus pauvres des villages tziganes en Roumanie, mêmes hommes au regard triste, harrassés par le travail de force, par le vent mauvais, par la pluie brutale, par le mépris des "autres". Puis au milieu de tout ça, de temps en temps, un Juke Joint, un bar de fortune où des vieux jouent encore du blues les soirs de fête. Murs écorchés, bière en boîte, quelques affiches, "Be nice or leave". Big Jack Johnson a joué ce 25 décembre chez Big Red, un Juke de Clarksdale, petite ville où Robert Johnson signa un pacte avec le diable... Concert merveilleux, entre le blues et le rock garage, très bruitiste, nerveux. La guitare dégageait un son brut alors que la voix aérienne et discrète de Big Jack berçait le public clairsemé sous les lumières rouges du bar. Moment de plénitude avant le départ pour la morne Memphis.

 
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23.12.2005

Décalage

Les fanfares résonnent encore en mon crâne, la vue est basse, effets secondaires d'un whisky local qui fut cependant bu avec modération. Retour dans le Vieux Sud. On retrouve les faux réfugiés de la Nouvelle Orléans qui mendient dans les rues, les vrais qui font la queue au local de la Croix Rouge, en fin de semaine, pour recevoir un colis amélioré pour Noël. Revenir avec un bout du Nord compressé, avec des voix et des accents qui commencent déjà à manquer, quitter ce ciel de coton qui empêche toute lumière de passer. But, after all, I'm glad to be back home...

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22.12.2005

New Mexico

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La page est en sommeil, pour cause de moult transits. Voici quelques photos du Nouveau Mexique que vous pouvez agrandir. À très bientôt. Jean.

18.12.2005

Manger

"E dat acestui trist norod

Si oul sterp ca de mîncare."

"Il est donné aux tristes gens

Un oeuf stérile, en nourriture."

Ion Barbu, Oul dogmatic - L'oeuf dogmatique

17.12.2005

Du temps qu'il fait

"La pluie nous a débués et lavés,

Et le soleil desséchés et noircis"

Villon

15.12.2005

Le Bois des Retz

"C’est un trou de noirceur, où chante une autoroute,
Accrochant follement au panneau Intermarché
De Lallaing; où la berdoule, du chemin poisseux,
Luit: c'est un petit quartier qui mousse de poussière."

14.12.2005

Ah ba ouai hein !

Entendu cet aprés-midi, dans le bar-tabac de la rue Lamendin à Sin-le-Noble, alors que j'achetais le journal. Une belle poivrasse au nez violet, au visage parcouru par de petites veines pourpres, crache entre deux gorgées de ricard : " Ah bin putain, li y conduit un Espace, eul' batârd là, pis mi, tintin. Te vos, les gnoules, y font des gosses pour les sous, pis après i les prâmènent en Espace, les batârds là."

Vu hier, au centre-ville de Douai, au milieu du minable marché de Noël, pendant une manifestation des partis de gauche, des syndicats (dont la CGT qui émettait, grâce à de puissants amplificateurs, leur hymne version Techno "Marchons ensemble !", magnifique opus baroque, presque aussi beau que l'Internationale version Dance) et des associations contre la fermeture de l'usine Stora à Corbehem (600 emplois en moins) : un "jeune", bière 8.6 à la main, manteau moumoute croûte de cuir, casquette Lucoste, Mike aux pieds (genre 100 euros la paire), jogging Robeek (genre 300 euros le machin). Il bouscule les vieux staliniens de Douai, se met au milieu, baisse et son froc et montre son cul en gueulant "allez vous faire branler l'cul avec vot' Sarkozy que j'l'encule sa mère, moi !". Et se barre la tête haute, bousculant un jeune policier, fier de son forfait.

Juste deux visions de la normalité rurale du vieux Nord...

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