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30.11.2005

Le sommeil de la Raison

« L'homme est le rêve
D'une ombre... »
Pindare

Sa peau crépite sous le soleil de Novembre, son pied remue les grains cuivrés qui jonchent le sol friable qu’il foule mollement. Le réel, devenu un mirage, s’écarte sous son regard. Il s’assoit sur une pierre large et plate, fouille son sac et en sort une bière tiède. Impassible, il refuse de voir ce qui s’offre à lui, se disant que la fièvre brouille ses perceptions, préférant alors se couler dans la paresse. Le vide, le silence et l’aridité des lieux l’emplissent alors d’une lumière inconnue, douce, pleine. L’abandon lui est, cette fois, providentiel.


29.11.2005

Arrêt 1

Peu avant l’aurore, un bleu céruléen envahissait l’horizon. Aucune nuance n’était perceptible dans le ciel, pas un nuage pour brouiller l’extinction ponctuelle des étoiles. Le vent calme remuait la poussière rosée qui dansait près du sol. Le pueblo dormait. Interdiction était faite d’y entrer sans autorisation du Gouverneur. Une grande barrière nous empêchait d’accéder à la place centrale, circulaire, au milieu de laquelle un grand arbre au feuillage doré, flavescent, nous adressait une silencieuse injonction. Les habitants de San Ildefonso semblaient garder un secret centenaire. Un habitant éveillé nous lança un regard soupçonneux. Il contourna l’une de ces petites maisons de teinte brun-ocre, cubiques, puis disparut. Condamnés à être spectateur d’un lieu interdit, nous partîmes de ces terres sacrées, avec quelques visions récupérées par ma boîte mécanique.  

27.11.2005

Route 1

Revenir de Bâton Rouge par la 61 Nord. Trajet maintes fois répété mais qui, ce soir, prend un tour étrange. Ne plus reconnaître les bleds par lesquels on passe, ne plus se souvenir des bâtiments esseulés qui se dressent, incongrus, sous la pluie tenace. La fatigue qui tiraille le corps, l'esprit taraudé par une inquiétude croissante. Comme si quelque chose s'était déplacé imperceptiblement en mon absence. Les flaques d'eau sur la route dessinent des formes irrégulières, des lignes rougies par les feux qui balancent en hauteur, la boue sur les bordures cache les lignes jaunes qui, d'habitude, tracent les marges de mon parcours silencieux. Ce soir, je me suis perdu dans moi-même. Les spectres qui apparaissent dans les gouttes épaisses ne me sont plus familiers, une chape de coton enveloppe ma petite ville, l'avancée dans l'espace ordinaire en devient presque impossible.

23.11.2005

Vite fait

Nouveau Mexique. Enorme gorge creusee par le Rio Grande, les routes desertes du Colorado, les villages paumes, les vieux restaurants, les home made pies avec le cafe, les dunes gigantesques au pied des montagnes, le ciel immense qui domine les plaines, le froid sec qui desseche les levres, les Indiens alcooliques le long des routes de Taos, les rues artificielles du centre de Santa Fe, les Pueblo dans un etat lamentable, la misere des native americans, celle des Mexicains qui servent, nettoient dans les hotels, les restaurants, les bourgeois citadins venus prendre une retraite style New Age avec bonnet peruvien sur la tete et croute a 600 dollars en vitrine de leur magasin d'art, les jeunes femmes mexicaines (et neo-mexicaines) ravissantes, les bars degueux, les motels pourraves dont la moquette pue l'humidite froide, les couleurs effarantes du lever du soleil, les montagnes au loin, les ruines... Je detaillerai bientot tout cela. A bientot, Jean.

18.11.2005

Absence

Bonjour chers vous tous,

je pars 8 jours dans le Nouveau Mexique, donc pas de posts avant le 27 novembre. Comme dit le proverbe, Thanksgiving a Santa Fe, Noel a Ferriday. Je vous rapporterai du New Mexico en conserve. A bientot. Jean.

17.11.2005

Fat City

Alexandria Louisiane. Je roule sous la pluie, traine dans les quartiers paumes de cette agglomeration degarnie. Un gros bloc rouge fait surface au loin. Une seule fenetre, derriere laquelle clignote une enseigne Budweiser, indique la presence d'un bar derriere la porte capitonnee de skai noir. J'entre, je m'installe au comptoir, sous une lumiere blanche, celle des neons qui me poursuit partout ou je vais, tel un ennemi sournois et discret. Quelques types sont attables dans l'immense salle, ils mangent de la viande fumee ou sirotent quelques bieres fadasses. Une image me revient en tete. Stacy Keach est accoude sur un long zinc, un serveur asiatique lui sert un cafe, il echange quelques mots avec ce beau et jeune boxeur amateur. Il est totalement fait, du soir au matin, etat d'ebriete permanent. Je ne sais plus s'il allume une cigarette lorsque le son s'arrete. Plus un bruit, Keach tourne la tete, regarde sans voir la salle du refectoire qui sert de bar, un lent panoramique etouffe les bruits de la salle, ecrase l'image dans des yeux aveugles par la lumiere crue du rouge et du blanc clinquants des tables et des chaises. L'evidement se fait jour, le reve americain perd sa substance onirique pour prendre l'aspect reche d'un reel decoupe et cadre a l'extreme. L'Amerique des perdants, celle du film Fat City de Huston, celle des villes de campagne, des ghettos peripheriques, celle d'un Detroit en ruines, celle des usines fermees, celle d'une immense partie de sa population.

 

Madeline Garrett, Urban Sprawl

15.11.2005

La tete dans le seau

Dans l'une des ecoles ou je travaille, celle des petits (cm1/cm2), on a eu de tres mauvais resultats aux tests nationaux l'annee derniere. Donc l'etat a pris des sanctions contre nous : un meeting par semaine pour reeducation des professeurs (sic), autorisation aux bons eleves de changer d'ecole (affretements de bus pour les autres villages), et puis pour courroner le tout, on nous a enleve notre assistante sociale. Le professeur est le seul facteur responsable de la faillite des eleves aux examens. Dixit nos grands chefs. Pourtant, dans cette ecole, il y a d'excellents profs (en revanche, le college d'a cote ou je bosse aussi, c'est une catastrophe, c'est incroyable), qui bossent comme des fous, une principale energique (a l'ecole des 6hoo du matin), proche de ses equipes et des gamins. Ceci pour dire cela : la pauvrete n'est en aucun cas consideree comme un facteur d'echec scolaire. La dimension sociale du desastre scolaire et culturel de la petite ville de F. est completement occultee. Le discours officiel est le suivant : si un eleve veut reussir, il le peut. Tu es pauvre, et bien, tu en es responsable ! Depuis l'ouragan louisianais, on n'entend plus rien, surtout pas de discours sur les causes du marasme social dans la communaute noire (chomage enorme, violence urbaine, familiale, etc.). Et ces corbeaux pretentieux qui trainent dans l'ecole, qui nous evaluent, aveugles. Comprennent-ils ce que veut dire vivre dans un semi-bidonville? Encore des coupes dans les budgets de l'education, toujours les memes enfants sans toits, sans acces aux soins de sante, connaissant la famine chronique. Notre ecole va mal, mais c'est le coeur du ghetto (laic en plus), je me demande pourquoi on cherche a la couler... Deplacements des responsabilites, imbecilite du gouvernement louisianais. Le desastre a eu lieu bien avant Katrina.

13.11.2005

La prison

Woodville, Mississippi. Petite bourgade endormie, visitée parfois pour son parc avec ses trois minuscules chutes d’eau. Composée d’une grande artère formée par des bâtiments aux façades dignes d’un vieux western, Woodville apparaît bien paisible avec ses magasins remplis d’objets inutiles, antiquités des années 70, lampes de chevet avec abat-jour en moquette orange et autres presse-agrumes surdimensionnés et colorés en des tons qui rappellent les beaux jours de la consommation reine et mièvre du début des années 60.

Cette petite ville commence cependant depuis quelques années à retrouver un certain dynamisme : on y trouve du travail, avec assurance de ne pas être mis au chômage. Du travail pénible, mal payé, fait en majorité par des Afro-américains, du travail rabaissant où l’on ne vous paie pas les heures supplémentaires. Du travail dans la prison privée de Woodville Mississippi. Au sortir de la ville est érigé un immense carré blanc entouré de razor wires, ces fils barbelés aiguisés et tranchants. Les employés, pour la plupart obèses, rentrent et sortent en permanence de ce lieu effrayant, de ce lieu où les barbelés étincelants rassurent les automobilistes qui passent sur l’ancienne route du blues. On crée les conditions d’un sentiment de sécurité dont l’emphase accentue son contraire. L’État du Missisippi paie une entreprise pour gérer à moindres frais ses populations incarcérées. Et depuis les années 80, depuis les coupes drastiques dans le budget dédié à l’aide sociale, depuis la foudroyante paupérisation des campagnes du Sud des Etats-Unis, le nombre de prisonniers ne cesse d’augmenter. Au fur et à mesure que partait en déliquescence l’état providence, la justice s’est fait plus répressive, plus expéditive. La guerre contre la drogue de Reagan, les politiques variées de tolérance zéro, les lois régressives (interdiction de la sodomie, du concubinage mais droit de tuer pour défendre sa propriété privée) ont contribué à sanctionner les comportements « déviants » de façon intensive et de classer comme « délinquants » nombre d’hommes victimes d’une politique ultra-droitière de démantèlement des conditions d’embauche et de licenciements, de baisse des salaires des emplois sans qualifications. Inutile de brosser le tableau que nous connaissons déjà. Le petit livre de Wacquant, Les prisons de la misère, explique bien la situation, même si on peut lui rapprocher une certaine redondance ou insistance sur certains faits, il n’en reste pas moins que les données qu’il avance sont, de loin, bien plus fiables que celles sur lesquelles se basent nombres d’instituts chargés d’étudier la criminologie. Ce petit bouquin fut publié en 1999. Ajouter 5 années de néo-conservatisme. Le résultat est ébouriffant. Détenus de plus en plus jeunes, jugements de plus en plus sévères. Et ici, dans le Mississippi, où souffle le vent de la démocratie et de la liberté, la population carcérale est majoritairement noire. Dans cet état où le racisme atavique des classes dirigeantes est notoire, c’est près de 2 enfants sur 3 sous le seuil de pauvreté dans la communauté noire. Et tellement sous le seuil de l’extrême pauvreté. Suffit de visiter les villages des bords du fleuve pour constater le désastre humain, ou de se promener dans le centre-ville de Jackson, la capitale, pour admirer les baraques sans toits, les nombreuses crack-houses, et ces rues autrefois vivantes, les quartiers noirs dont les magasins ont tous fermé, où les enseignes délavées indiquent encore, sur quelques murs, l’existence d’un passé récent où la ségrégation faisait rage. Désormais, ces lois iniques ont disparu des tables de lois positives, mais elles régissent encore profondément les comportements, elles rampent lentement, discrètement, afin que n’éclate aucune révolte, afin que ne sorte aucune question. Enfin, la ségrégation s’est en quelque sorte sécularisée, elle a perdu son caractère sacré que lui conférait un État à caractère religieux. Elle est désormais un fait quotidien, invisible et masqué. Masqué par ces prisons qui pullulent le long des routes de forêt. Mais laissons de côté le factuel, je vais essayer en quelques phrases de rendre l’atmosphère de la prison privée de Woodville.

Tous les 15 jours, avec mes amis T., 70 ans, avocat en exercice (on ne s’arrête jamais de travailler ici, mais dans le cas de T., c’est par passion et combativité) et P., poète au discours politique très étudié et très poussé et qui cependant laisse une large place au doute, donc avec mes deux amis natifs du Mississippi, nous nous rendons à la prison de Woodville dans le cadre de notre Book Club. Partir à midi et quart, quand T. sort de la messe, s’arrêter prendre un café à la station essence et quelques crackers au fromage artificiel, rouler 5o minutes, discuter du texte que l’on a à étudier aujourd’hui, de politique, de livres, de jardinage, de pays lointains, des fruits de saison ou de peinture pour planchers extérieurs. Puis descendre, s’approcher de la porte électrique sertie de barbelés, épeler notre nom, entrer dans le pénitencier glacé, attendre 20 minutes que l’énorme cerbère qui garde l’entrée daigne se lever pour venir fouiller sommairement nos livres et nos poches. Puis entrer dans un sas d’attente où sont disposés des posters « anti-drogue » sur les murs, dont un avec une femme dont les dents sont rongées par l’acide. Contempler la mirifique bouche pendant 10 minutes, entrer dans le couloir principal où l’on entrevoit quelques cellules. Pas de chauffage en hiver, économies obligent… Tout est blanc, le sol est noir et brillant, quelques prisonniers en pantalon à rayures noires ont le privilège de pouvoir entretenir le sol (rayures noires : prisonniers fiables et non dangereux, rayures vertes : à surveiller mais peuvent effectuer quelques menus travaux, rayures rouges : les proscrits). Puis nous entrons dans une salle sans fenêtres, nous nous asseyons, les détenus entrent un par un, quelques uns nous serrent la main, nous demandent comment on va. Quand tout le monde est assis, A. le musulman du groupe fait l’appel. Pendant ce temps, on parle avec les habitués du club, 7-8 personnes, les plus lettrées de la prison, le faible nombre qui a choisi de mettre leur temps d’incarcération dans les études en tous genres. Il y a environ 1000 prisonniers qui se meurent dans les geôles de Woodville, nous connaissons donc une très faible proportion de cette population, et les buddies du club sont des types forts, enthousiastes, une très petite minorité (qui sait souvent qu’elle va sortir dans un futur plus ou moins proche). Je parle avec D., écrivain et lecteur assidu, provocateur, bourré d’humour et d’ironie, le fer de lance de notre groupe de discussion. Nous sommes 25 ou 30, assis en cercle sur des chaises de plastique gris, les murs qui nous cernent sont jaune-pisseux, trois néons nous éclairent, celui du milieu clignote, ce qui me file la migraine au bout de 20 minutes. Avant, on nous donnait du café et des gobelets, mais ce privilège a disparu, économies, sans doutes. T. rappelle les règles du jeu, on prend la parole un à la fois, on respecte les opinions de chacun, on colle au texte étudié (les deux derniers : la constitution américaine, deux poèmes staliniens. C’est les prisonniers qui choisissent). Puis en général, en 15 minutes, ça dégénère en discussion politique houleuse, T. sourit, pondère les débats, P. se marre souvent, lance des idées pointues, élève le débat, D. pousse dans ses derniers retranchements Ad., notre catholique intégriste, R., avec sa croix gammée tatouée sur le cou dit que « tout ça, c’est du satanisme », A. notre musulman réplique à coups de Coran, T., un philosophe, afro-américain, parle de Platon, de Marx… Généralement, on me demande « et en France ? », je leur demande « et ici ? », j’essaie de leur poser un maximum de questions (c’est notre rôle exact, poser des questions). On colle peu au texte, l’ambiance s’échauffe vite, de Staline, on passe vite à la question de la peur dans le politique et de son actualité dans l’Amérique contemporaine, de la Constitution, on dévie ou sur le droit des femmes (que Ad. s’efforce d’écraser) ou sur l’impossibilité du changement radical, etc.

Et puis, au bout de 2h30, quand il est temps de se quitter, les moins intéressés repartent en cellule, on fait un petit cercle et les prisonniers parlent des conditions de détention, jamais de leur cas (sauf D., mais dans de longues lettres personnelles), ils nous formulent quelques demandes (on leur a refusé les commandes de chocolat et de bonbons pour Noël il y a deux semaines, sous un prétexte débile et bureaucratique, ils nous demandent de protester par lettre, car eux, ils ont peur de se retrouver au mitard). Puis le gardien arrive dans notre salle, on se salue chaleureusement, on tente d’oublier le lieu où l’on est l’espace d’un moment pour esquisser un grand sourire, se donner une tape sur l’épaule, se dire take care buddy, le tout en ayant la gorge serrée. Parfois, quand un copain est au mitard, on demande pour aller le voir quelques secondes. Si le gardien est un humain, ce qui arrive parfois, l’un de nous peut aller saluer l’une de ses connaissances enfermées dans une cellule minuscule et obscure. Puis sas d’attente, portes qui claquent, sonneries, attente sous la lumière glauque des néons crasseux. Sortir, regarder le ciel et parler de notre réunion.

Les prisonniers sont souvent là pour utilisation ou vente de drogues (sévèrement puni, même pour de l’herbe) : ceux-ci n’ont droit à rien, pas le droit au travail d’intérêt général, pas le droit aux études, pas le droit aux remises de peines. Vaut mieux avoir flinguer un homme, c’est de suite plus facile. Très peu parlent d’injustice par rapport à leur cas, ils sentent qu’ils ont violé la loi, certains se repentent mais tous jugent que leurs peines sont trop sévères, ce qui est vrai. Ils sont lucides quant aux facteurs qui les ont poussé dans une cellule, ils ont conscience des facteurs sociaux qui « favorisent » l’entrée en prison, mais ne se déchargent cependant pas de leur responsabilité individuelle. Certains peuvent brosser un tableau du système de manière étonnante, faire les liens entre éducation, prison, travail, puis à la fin de leur discours, se taire, la tête basse, écoeurés, sûrement, déprimés, c’est certain (R. vient toujours avec des notes qu’il prend sur des bouts de papier et démontre l’injustice sociale d’une manière toujours renouvelée). Infantilisés, contrôlés, ils n’ont pas accès dans les prisons privées, aux programmes d’éducation, de réhabilitation. C’est une sorte d’asile pour rendre fou, Woodville. Certaines semaines, ils ne sortent pas du tout de leur cellule. D. me dit que ses journées sont toutes semblables, qu’il a perdu la notion du temps, qu’il a perdu l’usage des conventions de respect d’autrui et de soi-même, que parfois il dérape méchamment. Mâchant sa réglisse sur son matelas en mousse, à l’heure qu’il est, il doit lire un livre sur l’Antiquité, son sujet du moment, ou peut-être écrit-il une lettre à sa fille. Tout involue sans lui au dehors de ses murs blancs, sa famille vieillit sans qu’il puisse s’en apercevoir, parce qu’un juge lui a donné une "peine pour l’exemple" de 25 années incompressibles, alors que dans un état moins injuste, il en aurait eu pour 5 ans au maximum. Il sait que la malchance l’a frappé, il étudie son propre cas, il devrait repasser en jugement d’ici un an.

Les drapeaux américains flottent sur le toit de la prison de Woodville Mississippi, le soleil fade de Novembre enveloppe la forêt de Homochito, et les pauvres croupissent dans les trous misérables et cachés de l’Empire.

10.11.2005

Romania veche

Cela se passait dans l’Olténie, au Sud de la Roumanie, en 2001 Enfin, il me semble. Ils étaient attablés à quatre autour d’une large table en bois, buvant de la tuica dans des espèces de petites fioles en verre. Le vagabond paysan, considéré comme l’idiot du village, tentait de déclamer du Baudelaire en français, mais ses souvenirs devenaient incertains. On l’avait forcé à arrêter l’étude de la langue de Barrès à l’armée, en lui volant ses quelques bouquins. L’idiot, qui se faisait payer son dur labeur en alcool fort, était un poète, un homme lettré. L’homme le plus sensé de ce village vallonné, l’homme le moins fortuné des environs aussi. Puis après avoir descendu de multiples breuvages de fabrication locale, le docteur les amena à la gare de la ville la plus proche. Ils profitèrent des heures d’attente pour aller vider quelques bières dans une bodega cradingue, puis revinrent vers la gare, traversant les blocs de béton gris alignés le long de routes démolies, trouées par le temps et l’usure. Il devait être quatre heures du matin quand ils montèrent dans le train, il faisait encore bon dehors. Ils tentèrent de parler intelligemment aux deux jeunes filles de leur compartiment, mais tellement faits qu’ils étaient, ils s’endormirent rapidement l’un sur l’autre. De temps en temps ils se réveillaient, fouillaient le sac en tissus pour en tirer la bouteille de vin ou un sandwich au « parizer », une espèce de pâté solide et industriel. Puis ils changèrent de train et allèrent s’endormir sur les deux banquettes jouxtant des chiottes débordantes d’humeurs fécales. Quand le plus grand se réveilla, une longue moustache lui avait poussé sous le nez, le sol tournoyait sous ses pieds. Le train roulait très doucement. Dehors s’étiraient les Carpates sous le soleil brûlant de midi. J. jeta les sacs puis sauta du train désormais presque à l’arrêt, V. le rejoignit, fébrile. Derrière le champ de tournesol qui exhalait un parfum enivrant se profilaient quelques maisons de torchis, entourées par des ballots de paille grise. Un vieil homme appuyé sur sa fourche, cigarette éteinte à la bouche, leur fit signe de venir.


09.11.2005

Alexandrin greffé

Vitreur
"Un soir de flamme et d'or trop lourde qui défaille,
Ravivant les émaux tu renverses ta taille
Ancestrales où miroitent tes dents...

Et soudain - cuivre, azur, aux larges plis flottants

Le vitrail frémissant et fier qui tient sa proie
Jette sur le parvis comme un parfum qui fume.

Car l'ensoleillement pareil au coeur me mord
Dans l'ogive où s'exalte vivante, dans la mort
Intègre des lueurs aux larges plis flottants.

Les douze Apôtres, les yeux clos, pour mieux m'en griser
Sages, appuyés sur yeux où palpite une flamme
Se profilaient en ta robe entr'ouverte.

Améthystes ! Béryls ! comme une grande fleur,
Émeraudes au front reluisent par instants
En montrant sur tes dents la fleur de ton baiser."


Petit texte à contraintes formulées par l'Oulipo. Hémistiche d'un poète catholique cher à Maurras emberlificotés avec des hémistiches d'un poète de même époque, qui lui aimait l'érotisme. Regards en direction du blog de Bourbaki et de son excellent Sonnet Lipogrammatique. Merci aux liens secrets de Lum.

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