31.10.2005
Le soir
Sur un parking d’un centre commercial fermé depuis dix ans, est ouvert en permanence le "Paradis du BBQ". Tenu par une énorme femme noire, Big Agnès, le « resto » ne désemplit pas. Une banquette de plastique rouge, un comptoir plutôt cradingue, deux néons au plafond et Agnès qui fait sauter les steaks sur sa gazinière graisseuse. Cab Calloway passe à la radio, un vieil homme fait quelques pas de Music Hall, la mayonnaise coule sur le bun, la lumière clignote, la nuit tombe, une femme éteint sa cigarette dans sa barquette de frites, un enfant dort dans les bras de sa mère. Fin de semaine dans le Mississippi.
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29.10.2005
Charles Caldwell
Après une petite discussion avec P. sur cette même page, je pose une petite remarque sur le dénommé Charles Caldwell. Fermier dans un village du Mississippi, Caldwell n’a fait qu’un seul enregistrement, à la fin de sa vie. Voix grave, profonde, guitare électrifiée (pas de fantaisies, le son est un peu sale), un accompagnement plutôt maigre : musique apparemment simple, désarmante. Le blues de Caldwell est singulier, épuré, poussiéreux et poignant. Je ne cache pas l’intense plaisir et l’état particulier dans lequel me plonge cette musique. Caldwell tournait dans les juke-joint de son coin de Mississippi, il écumait les bars miteux et ne se faisait jamais payer en argent liquide : uniquement en alcool, à volonté, s’il vous plaît. D’où certaines histoires incroyables : un matin, il se réveille à Chicago, dans une chambre qu’il n’a jamais vue, habillé dans un smoking qu’il n’avait jamais vu non plus, sa tête faisant la une des journaux. Et il ne savait foutre rien de ce qui s’était passé. Goin’ through the woods …
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14:50 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
28.10.2005
L'eau
Un paquet de bouteilles vides sur le dos,
De l'alcool en vapeur plein la bouche,
Il ecume les bords des routes.
La pluie colore sa casquette orange,
Il allume un clope, pose son sac.
Puis il regarde le ciel en silence.

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26.10.2005
Systeme scolaire, ou comment abrutir la jeunesse
Un prof de « social studies » m’a dit un jour qu’il y avait un milliard d’habitants aux USA, une autre prof parlait de la seconde guerre mondiale qui s’était terminée en 1991 dans le Golfe… Certains de mes collègues sont des ignares notoires, alors que foutent-ils dans une salle de classe ? Qu’ont-ils à transmettre ? La discipline, bien sûr ! Le maître mot de mon école. Les profs sont sans arrêt en train de gueuler sur les mioches, qui à force, s’en contrebalancent. Quel effet cela peut produire sur un homme de gueuler du matin au soir sur des gamins ? En ligne, tais-toi, lis, écris, assis, mange proprement, tais-toi, mais ferme ta gueule ! Puis à la moindre bêtise, bureau du Principal. Pas sage dans le bureau ? L’adjoint du shérif débarque. Il est la tous les matins, donnant le « big hug » aux enfants qui rentrent dans l’école. Au moins deux fois par mois, un militaire déboule, parfois en civil. Toujours le même. Il offre des Donuts au staff de l’école, est très (trop) sympa, participe aux activités extrascolaires, et ce dans un but : parler en premier de l’avenir professionnel aux petits. Normalisation de la présence militaire dans un pays sur contrôlé. L’armée partout. A la télé, dans les séries, le médecin, le prof, etc. est un militaire, bien souvent. Ici il s’incruste, répand sa propagande, sa bonhommie sous laquelle se cache de sombres desseins. Donc le système scolaire est avant tout, ici, l’apprentissage de la normalité d’un comportement. Celui de l’uniforme, qu’il soit scolaire, que ce soit la chemise rouge du Mac Do ou le tablier bleu du Wal Mart, genres de boulots qui permettent de vivre à la limite du seuil de pauvreté. Se tenir droit pour éviter de porter l’infâme uniforme à rayures noires. Notre politique à l’école : Positive Behavior. C'est-à-dire récompenser (en bonbons souvent, ici on donne des sussucres, des calories quand tu es gentil) les élèves « sages », soumis, ceux qui font de la délation et qui ont le comportement qui plait aux profs : le silence sur les lèvres. Au panier les récalcitrants, ce qui bougent trop, ceux qui aiment chanter, ce qui gigotent (on leur donne des cachetons d’ailleurs, pour les calmer), qui papotent, qui bricolent des jouets de fortunes avec n’importe quoi. Les plus créatifs sont soumis à la loi d’airain de la rigueur, de la roideur comportementale. L’orthopédie sociale dont parlait Foucault. On sourit encore, quand à l’entrée de l’établissement on lit : ” The C. Parish School Board does not discriminate on the basis of race, color, national origin, sex, disability, or age in its programs and activities.” Bin voyons. Mon école est Noire à 98%, il n’y a pas de bus pour emmener les élèves qui le souhaiteraient dans une école “blanche”. 99% ont les repas gratuits à la cantine. Minorité pauvre ghettoïsée. Les handicapés sont dans des cours spécialisés et ne se mélangent jamais aux enfants « normaux ». On appelle cela comment ?

24.10.2005
Images
« Nous croyons avoir quelque accès aux choses elles-mêmes lorsque nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs, et cependant nous ne possédons rien que des métaphores, qui ne correspondent aucunement aux entités originelles. » Nietzsche
Des images qui se déplacent, coupées le temps d’un souffle vocal, disparues en même temps que le mot sous nos yeux. Et la mémoire pétrie de sensations et de ce vécu imagé fugace, représenté après coup. L’absence presque certaine du monde intelligible. La réalité devenue image. Les personnages des souvenirs qui sont comme des acteurs, comme les figurines d’un spectacle contemplées de loin. Ils entrent sur scène sans même être convoqués, processus de remembrance. Les mêmes personnages semblent se déployer sur une surface plane, comme des ombres. L’homme qu’il fût se tient dans une sorte d’éloignement spatial provoqué par une distance temporelle. La trace mnésique qu’il laisse est douloureuse. L'envie parfois furieuse de revenir là où il était. La peur du large fleuve qui brasse ses coulées de guitare cassées et le silence de sa pauvreté.

18:50 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
22.10.2005
Mississippi John Hurt
Né pas trop loin d'ici, à Avalon, village paumé où il travaillait pour un riche propriétaire. Comme tous ses contemporains virtuoses, il vécut dans la misère. Mississippi John Hurt avait une voix calme, il composait des textes inspirés de son quotidien, des paroles sur les petites gens et les chantaient avec cet accent qu'ont encore les Noirs du Mississippi. Seul avec sa guitare dans un studio de Memphis, 1928, John est rivé à une chaise, entouré de micros. Il enregistre de la "race music". On a l'impression d'entendre deux guitares, tant la ligne de basse et les mélodies sont dissemblables. Le tout étant en parfaite harmonie. Il en sort un mélange singulier d'émotions, complexe, dense. Derrière ces petites histoires d'amour, de candy man, de village est retenu un monde impensable d'une épaisseur culturelle, historique indéniable. Quand je vois aujourd'hui avec quoi sont farcies les têtes de mes gamins à l'école... La sous-culture afro-américaine du rap viril et violent, les séries "black" de la télé. La semaine prochaine, les leçons porteront sur le Delta Blues, malheureusement définitivement éteint.

20.10.2005
Souvenirs d'été
Il est 5 heures et demi du matin, je suis au poste de douane roumain, ils inspectent mon coffre, scrutent mes pots de confiture et mon maigre bagage vestimentaire.
Il est 6 heures, le soleil monte doucement, incendiaire dans le ciel de Serbie. Je double des paysans en charrettes qui cahotent sur des routes creusées par des avions américains et européens. Je me perds dans les montagnes, des vallées s’ouvrent et se ferment, l’ombre est inexistante. Puis je reviens dans un milieu urbain dense, confus. Des hommes fument des cigarettes en attendant le bus qui va les conduire à l’usine, les vieilles vont au marché avec leur sac en plastique soigneusement plié dans la main. Les visages sont fermés. Je rejoins de nouveau les milieux champêtres. La campagne morne, minée, brûlée par un juillet trop sec et par des années de barbarie.
Il est 10 heures. Le trafic est intense, les rues de Belgrade sont assiégées par les vapeurs de voitures qui toussotent lentement. Assis sur une chaise en plastique devant une barquette en papier contenant une saucisse et un bout de pain frais, j’observe les passants qui achètent leurs journaux au kiosque qui jouxte l’endroit où je suis attablé. Un vieil homme en costume gris, élégant, chapeau en feutre malgré la chaleur, témoin ou victime d’expériences politiques extrêmes, une jeune femme, blonde, les cheveux en chignon, belle.
Il est 11h30, les montagnes bosniaques découpent l’espace. Effaré par la beauté de l’eau bleue qui divise le paysage. J’entre dans l’intérieur des terres. Des minarets sont posés au milieu d’espaces verdoyants, les fleurs poussent sur les bombes qui attendent la personne distraite qui leur marchera dessus. Les façades des maisons sont criblées de petits trous, comme mangées par d’énormes insectes. Des femmes et des hommes en noir suivent un cercueil sur le bord de la route. Le ciel se couvre momentanément, je m’arrête dans une petite ville musulmane, je prends un café et demande ma direction à un homme qui se marre à s’écouter parler un allemand accompagné de grands gestes explicites qui m’indiquent l’improbable Sarajevo.
Il est 15h30. Une joie immense et insaisissable m’envahit. Le silence abrutissant des spectres qui rôdent à chaque coin de rue n’arrive pas à troubler le bonheur de La rencontre.

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18.10.2005
Vieillir
La démarche claudicante, les cheveux teints, assise sur sa chaise quand elle le peut. Mrs C. crie des mathématiques dans sa salle de classe. 69 ans, fatiguée, mais sûrement endettée, ou n’arrivant pas à payer ses traites. Mourir au travail.

12:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.10.2005
Rouler
Samedi soir. Il commence à faire frais, les yeux piquent, la lumière est trop faible pour continuer la lecture, et puis le livre commence à devenir pesant à force d'énumérer et de classifier les rapports de police de Perpignan de 1935. J'enfile mes godasses, descends l'escalier, monte dans le van que l'on m'a prêté (sur lequel est collé un sticker W'04...) et file vers le Mexicain. Je m'arrête, vais au comptoir, la serveuse laotienne m'apporte quelques quesadillas chaudes, je paie, et monte dans la bagnole. Manger et conduire, en écoutant l'émission de blues de NPR, chansons des années 20. "If you're a viper" et autres chansons codées qui célèbrent la plante verte qui fume. Jive. Et les fast-food colorés, au garde-à-vous des deux côtés de la double ligne jaune qui fend la route. Le monde "réel" qui défile sous des yeux fatigués, le corps porté par la cadence d'une musique éteinte, la conscience endolorie sous le clignotement des enseignes, Donut Shop, Mall, Higgin's Lounge, Fat Agnes, Fiesta Grande, J.D.'s, Deer, Enterprise...L'aménagement du temps et de la vue. Le concept de l'oubli.

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14.10.2005
La vue
The Mississippi ? Just the sky and the earth. And the past settled in the present.

Vu de mon balcon, lundi, 6h35 du matin.
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